( 17 février, 2013 )

Articles parus chez Mecanopolis

 

 

 

Dans l’ordre de parution:

Ultimes tribulations en Kali-Yugahttp://www.mecanopolis.org/?p=26034

Introduction à la pensée traditionnellehttp://www.mecanopolis.org/?p=26451

 

In memoriam Guido De Giorgio: http://www.mecanopolis.org/?p=26608

Réflexions sur le symbolisme et son actualité: http://www.mecanopolis.org/?p=26708

Aperçus traditionnels sur la richesse (1ère partie): http://www.mecanopolis.org/?p=26829

Aperçus traditionnels sur la richesse (2ème partie): http://www.mecanopolis.org/?p=26898

Détournements hermétiques, de l’or noir en terre d’Islamhttp://www.mecanopolis.org/?p=26955

Du théâtre de la vie: des coulisses à la scène: http://www.mecanopolis.org/?p=26996

Suite au décès de Claude Covassi, nous publions dorénavant les textes de Thierry de Crozals, ici. « Mortelle manie moderne » devait sortir chez Mecanopolis, malheureusement, Claude n’a pas eu le temps de le mettre en ligne.

 

 

 

 

 

 

 

 

( 15 février, 2013 )

Mortelle manie moderne

En ces temps d’hystérie collective où la platitude «materialo-consumériste» est à son comble, replaçons un peu d’ordre, c’est à dire de sens, dans ce monde qui en manque cruellement tant il a la manie frénétique de tout vouloir inverser.

Si nous parlons ici d’hystérie, le lecteur l’aura compris, c’est que la grande période des soldes, tant attendue, a commencé et avec elle son lot d’aberrations littéralement insensées: la grand-messe de la consommation bat son plein ou plutôt ressasse son «vide», et elle ne s’en lasse visiblement pas.

Nous tenons à préciser au lecteur, s’il en était besoin, que si nous avons décidé de traiter ce sujet, entre autre, ce n’est point par souci de suivre ou de «coller» à cette non-actualité, rien ne nous importe moins que cela. Nous ne suivons personne sauf le Ciel et ne tenons à «coller» à rien d’autre qu’à la Scientia Sacra et à ses Fidèles Serviteurs.

Encore et toujours, les mots ont un sens, l’oubli de leur sens premier, spirituel donc sacré, nous installe inévitablement et sûrement au sein de la Grande Amnésie chaotique afin que la Grande Prostituée accomplisse les Temps.

Dans ce monde en perdition, les «misosophes», les «misomystes» en tous genres, les faux-maîtres, les imposteurs, les falsificateurs, les adorateurs de Mammon se répandent niaisement avec joie et concupiscence tant la confusion est unanimement partagée et le ridicule ne tue plus.

L’excitation est à son comble, on cherche fébrilement l’extase dans la «bonne affaire», le désordre institutionnalisé se mue en transe libératoire où l’étourdissement le dispute à la sauvagerie; la conscience de l’individu peut alors éclater en libérant stérilement ses spasmes jubilatoires, qui sont comme autant de cris de ralliement, au son de «C’est trop génial! Mais alors trop mortel!». Nouvelle hiérogamie du néo-dieu Corpus et de la néo-déesse Apparentia. Nouveaux dieux tutélaires de la cité des gratte-ciels.

Le mot «solde» renvoie à la racine indo-européenne «Sol» ou «Sal», et implique la notion de Totalité, ce qui est entier, massif, solide, ce qui unit (solidaire), ce qui est «solennel»; en bref, ce qui est Réel, Un, par rapport à ce qui est illusoire, fragmentaire et divisé; cette racine donna le sou initialement un «sol», une monnaie d’or massif (en ce qui concerne la monnaie, la richesse, et son symbolisme, nous renvoyons le lecteur à notre article «Aperçus traditionnels sur la richesse»), cette racine se retrouve dans le «soleil», qui est Un et symbolise l’Esprit, symbole de la Réalité, source de Lumière et de Vie au sens spirituel. Ajoutons que, lorsque les Sages et Saints, au vocabulaire précis et ciselé, emploient certains mots, il faut toujours revenir au sens premier faute de perdre la dimension initiale, donc Intellectuelle, de leur propos, perte dûe à l’altération profonde qu’a subi notre langage surtout depuis la fin de la médiévalité. Ainsi, lorsque Maître Eckhart (mais aussi Plutarque) parle de «Consolation», il faut entendre le sens premier: consoler-rendre entier, unir…et la première consolation est une parole…

Les faux-temples de la consommation résonnent alors de tous les cris de jouissance du corps et de ce qui lui appartient, les sens sont ravis. Il convient de noter à cet égard la contradiction profonde, mais la modernité n’en est pas à une contradiction près, par laquelle l’homme est attiré; que de «slogans» faisant référence à la mort: «On liquide», «Tout doit disparaître», «On casse», «Soldes massacrantes», «On sacrifie (sic!)», «C’est mortel»…

Le lecteur en conviendra aisément, pour une société qui évacue par tous les moyens la mort, l’Au-Delà, en s’évertuant à vouloir prolonger le plus longtemps possible sa vie corporelle et matérielle, s’y référer ici est plus que paradoxal. Ce rejet, voire cette aversion profonde, de la mort par nos contemporains, ne signifie, ni plus ni moins, que l’oubli de la nature profonde de l’homme, son Essence (Pure Existence), l’âme qui se détourne de l’Esprit n’a d’autre choix que de se tourner vers le corps, toujours «mieux» et toujours plus. Et elle ne veut croire que la mort arrivera, que son corps disparaîtra; elle ne veut déjà pas que celui-ci vieillisse, faisant tout alors pour empêcher cette déchéance, dernière étape avant la mort, le «grand saut» dont elle a la hantise car il n’y a pas d’«Autre Rive» selon elle. Que sa vie prenne fin? Surtout pas!

Et «Toute âme goûtera la mort» dit le Coran, c’est à dire toute âme concupiscente, l’ego, le «moi», l’âme mortelle. C’est le sens de la mort qui doit fixer celui de la vie, et ceci n’est point morbide, bien au contraire, ceci est la Vie.

Comme l’enseigne Brahmâ au pieux Roi Bhajayit: «La vie et la mort obéissent à l’inexorable destin auquel Yama (dieu de la Mort) ne peut rien changer.»

L’homme a toujours recherché l’Immortalité, l’homme ayant le sens du Sacré la cherche à l’intérieur, «au fond du coeur», l’homme profane à l’extérieur.

L’homme ne sait plus ce qu’il est réellement, ne sachant plus, il ne croit plus en sa vraie «nature surnaturelle», son âme immortelle, «la fine pointe de l’âme» qui le définit; il perd son humanité en se tournant inévitablement vers l’infra-humain. L’homme est Intelligence, il a nécessairement le sens de l’Absolu, qu’il porte en lui et qu’il doit connaître effectivement en cette vie, c’est le sens du «mourir avant de mourir», mourir au monde c’est vivre en Dieu et vivre en Dieu ce n’est rien d’autre que réaliser sa vraie nature, se ressouvenir d’elle (anamnésis). L’âme orgueilleuse, le «moi», est enfermée dans l’extériorité qui la sépare de sa Source Divine, et la contre-tradition s’atelle de toutes ses forces à l’y maintenir coûte que coûte; pour s’en libérer, elle doit tendre vers l’Intérieur, «Le Royaume des Cieux est au-dedans de vous.». Encore une fois, ces notions sont communes à toutes les religions, traditions, émanant de la Sagesse Divine, la Sophia Perennis; elles sont universelles car «tel homme» est nécessairement «homme comme tel».

Comme il peut sembler également paradoxal pour une société qui s’évertue à rejeter le surnaturel, le merveilleux, de s’y référer constamment et plus particulièrement quand ça l’arrange car «tout doit disparaître»…eh oui, il faut «faire des sous sur le parvis du temple – c’est à dire dehors» (Henry Montaigu).

Nous avons alors droit aux «soldes monstres», analogie perverse du «merveilleux» avec le «monstrueux», le laid, c’est à dire, ce qui est privé de beauté. Affranchie de repères transcendants, de sens du Beau, la modernité toute retournante et retournée entretient la confusion en bas, c’est là tout ce qu’elle sait faire, là où tout se mêle, tout se vaut, là, au milieu de l’uniformité, les mots ne veulent plus rien dire: un magma pullulant de cadavres de mots, mots-zombies,… Tout est alors permis tant tout a été frelaté et édulcoré: on fait «parler à la vérité le langage de l’erreur et à la vertu le langage du vice», comme le note judicieusement Frithjof Schuon (La transfiguration de l’homme).

Nous avons également droit à un «appel des profondeurs» nous invitant à une «semaine folle», «des jours dingues»…«Des esprits que tu évoques, jamais plus tu ne te libéreras.»(Goethe)

Illusions frivoles et mirages infernaux d’une humanité qui n’a «que les pensées de la terre», «foule des damnés» attachée à la terre (le corps) par les «cinq vierges folles» (les cinq sens).

Le lecteur doit bien comprendre que ceci n’est point autre chose qu’un matérialisme vitaliste, où le corporel, donc ce qu’il y a de plus illusoire et éphémère, prend des «accents» religieux en tentant de façon parodique et boursouflée de se «spiritualiser». Une «spiritualité à-rebours» comme l’appelait René Guénon, qui prend le corps pour fin et comme moyen.

Il n’y a pas un seul jour que Dieu fait, matin, midi et soir, où nous n’entendons pas parler de la «sacro-sainte» «espérance de vie»…vie horizontale que l’on veut prolonger…car elle s’allonge(!!)…elle n’en finit pas…oui, elle ne peut faire que cela, s’allonger…et elle s’allonge tellement qu’elle se répand, elle dégouline…Parodie diabolique, alors là, tout y est, tout, mots vidés et retournés. Inversion finale paroxystique; comme le note Henry Montaigu avec sa verve caractéristique «Nous ne faisons qu’explorer les ultimes raclures de la décomposition finale.» C’est la «religion de la Grande Santé», du «vitalisme exacerbé», du «bien-être», de l’«intensité», du «se sentir bien, se sentir mieux»; religion du «moi d’abord!» avec son lot de caprices individualistes et sa volonté de «survie» naturaliste et profane, infra-humaine et contre-traditionnelle comme nous l’expliquions dans un autre article, donc étrangère au sens du Sacré, dont les trois vertus fondamentales peuvent se résumer à: «véracité», «humilité» et «charité»…Nous sommes loin, c’est un euphémisme, du détachement spirituel traditionnel universel, qui lui et lui seul transcende l’humain, et ne l’amplifie pas horizontalement, et qui lui est véritablement Sur-vie. A cet égard, nous livrons au lecteur deux citations tirées de la «Satanic bible» de A.S LaVey dont l’«évangile»(!) se réduit à «tirer de la Vie tout ce qu’il est possible d’en tirer, ici et maintenant» et «Bienheureux les forts, car ils vaincront dans la lutte pour la vie; maudits soient les faibles…» Ce genre de «littérature» foisonne aujourd’hui, elle se théorise et s’expose. Bel «évangile» au contenu hautement intellectuel, mais le but n’est pas l’intellectualité, c’est vrai nous avions oublié, mais la «survie». Religion de la chair…donc il faut «sauver sa peau»…Il n’y a là, au final, rien que de très logique, on prolonge l’«espérance de vie»…avec des miradors…c’est plus sûr…

Pour paraphraser Jean-François Mayer (Un visage du monde moderne) nous dirons «Quand le ciel se vide de ses anges, il se remplit de sur-hommes.»

On s’arrange avec la religion aujourd’hui comme on s’arrange avec tout, son mariage, sa femme, ses «principes» quand on en a, on s’arrange…Civilisation du dérangement qui s’arrange…Mortelle manie moderne…

«Les hommes de peu d’intelligence, influencés par des théories aberrantes, vivront dans l’erreur. Ils demanderont: à quoi bon ces dieux, ces prêtres, ces livres saints, ces ablutions?» (Vishnu Puranâ)

Il en va exactement de même, et nous prenons cet exemple à titre illustratif uniquement, pour la conception moderne et déviée du Yoga, qui est originellement une discipline spirituelle stricte, pour laquelle il s’agit d’acquérir de la souplesse(!), une sensation (car il faut avoir une sensation, sans ça «c’est pas bon!») de bien-être corporel(!!) et il a été dit tant de sottises. Rien de plus étranger à la discipline du Yogin véritable. Encore faut-il savoir ce qu’est le Yoga, le «moi» réunit au «Soi», éteint en Lui, par le joug (étymologie du mot «yoga») divin et dont les postures corporelles sont les symboles, les expressions. L’âme donne forme au corps, non l’inverse, l’âme «verticale» irradie au corps sa «verticalité», sa droiture; le corps n’irradie rien, il n’a pas de vie en soi, l’âme lui insuffle vie, comme elle la lui retire lorsqu’elle rend son dernier souffle et l’abandonne alors…

Le di-able, qui est dans les dé-tails, c’est à dire hors de l’essentiel, est une ligne horizontale. Comme le diable est joueur, très joueur, il veut que l’homme joue avec lui. Son jeu favori est de le voir courir le long de cette ligne horizontale. A l’une des extrémités il y a sa mâchoire inférieure, de l’autre, sa mâchoire supérieure. Ce jeu l’amuse follement car il est sûr de gagner à tous les coups, il en a écrit les règles, c’est son jeu…L’homme joue car il est certain qu’à un moment la chance tournera et il finira par gagner, il est plus malin que le diable, c’est un homme quand même, un vrai, avec des muscles et tout; et depuis le temps qu’il courre, il en a des muscles!…Quand il arrive au bout d’une des extrémités il voit un panneau avec écrit dessus «Pile je gagne», qu’à cela ne tienne, l’homme qui est très malin, mais alors terriblement malin, se précipite de l’autre côté à grandes enjambées, il arrive enfin au bout, là il voit un autre panneau:«Face tu perds»…et l’homme courre, repart dans l’autre sens car il est de plus en plus malin et de plus en plus fort avec le temps. Et le diable, celui des détails, rit à gorge déployée. Comprenne qui pourra…

Manie moderne de poser le problème à l’envers, donc de ne jamais trouver la solution. «Nature surmonte Nature» selon la belle formule de l’Hermétisme, mais la «Nature» qui surmonte «Nature», c’est l’âme qui a recouvré sa vraie nature immortelle, sa pureté primordiale, transcendant alors la «nature»; ainsi reliée au Principe, celle-ci n’est plus perçue comme nature vécue «extérieurement», il n’y a plus d’«extérieur», quelque chose d’étranger à Soi, «En to pan»-«Un dans Tout»; l’Un-Centre où se résolvent les contraires-«coincidencia oppositorum».

Et puisque nous parlons de nature, nous dirons à l’adresse de ceux qui veulent bien nous comprendre: laissons-la tranquille, laissons-la se reposer, l’homme l’a tant et tant exploité pour se «nourrir», l’homme l’a tant pillé, tant violé car il ne l’a pas comprise; et plus il la violait moins il la comprenait…on ne possède pas une chose en voulant la posséder extérieurement…mortel malentendu…

L’homme a perçu la nature se réfléchissant dans ce miroir d’argent qu’est l’âme, il s’est mis à la désirer…il est alors sorti…il a vu l’autre, elle était belle, si belle, il y avait des créatures fantastiques d’une splendide beauté… plus il avançait, plus il y avait de créatures, quel était donc ce royaume?…plus son désir grandissait, plus alors la nature se dérobait à son regard en voilant sa virginité…car elle savait que cet Amour n’était pas Pur, l’homme au miroir d’argent aimait les créatures, et plus il y en avait plus le désir se faisait ardent et plus il s’éloignait à leur recherche…et plus il s’éloignait plus son miroir s’assombrissait, teinté de tâches obscures laissées par les empreintes de plus en plus profondes des créatures qui devenaient lourdes et imposantes…le miroir se troubla, il ne réfléchissait plus… la nature prit alors sa plus belle voix, une voix sublime, douce et puissante à la fois et intima l’ordre à l’homme au miroir d’argent d’arrêter de la suivre et de rentrer chez lui…mais l’homme s’était perdu, il était allé trop loin et ne savait plus le chemin du retour…d’autre voix, aussi majestueuses, venant de la même bouche se firent entendre mais l’homme au miroir d’argent était irrité, rouge de colère, il n’entendait plus…et plus il s’emportait plus le miroir devenait ténébreux…il est temps de tourner le miroir vers l’intérieur, d’y tourner son regard…la nature s’y trouve…et elle n’est plus «autre»…

«Cherches-tu Laylâ, alors qu’elle est manifeste en toi, et la crois-tu autre, alors qu’elle n’est pas autre que toi?» (Mohammed El-Harrâq, soufi du XIXème)

Le profond malentendu moderne, la grande déviation, se situe ici. Le lecteur peut appliquer ce phénomène d’ordre rupturiel à tous les niveaux: Artistique, Scientifique (entendu au sens le plus large), Politique…

Nous ajouterons que le lecteur aurait également peut-être tout intérêt à se demander pourquoi, à notre époque, à cet égard à nulle autre pareille, où l’homme n’a de cesse de se préoccuper de sa santé, de son corps, au point de n’avoir que ça en tête, pourquoi est-on, comme en contrepartie, submergé de maladies en tous genres? N’est-ce point là le «choc en retour» que comporte inévitablement la loi universelle, donc unanimement partagée par toute tradition, des actions et réactions concordantes? «Qui vit par l’épée périra par l’épée»(Matthieu). L’homme s’est détourné de sa santé spirituelle, ce qui est une formule pléonastique, pour ne se soucier que de son corps et de lui seul, les fameuses «pensées de la terre» (humus: terre-homme). Nous retrouvons dans le mot «santé», la racine «sal», que nous évoquions au début, «saluto», «salutare», qui comporte la notion de «paix», d’entièreté, de totalité, être raisonnable, d’union encore une fois de l’âme. Saint et sain, Salut et salut (paix). Ce vocabulaire s’applique avant tout à un tout autre ordre de réalités.

Si nous insistons tant sur le sens des mots c’est que, comme le dit Shiva à Pârvatî: «Il est stérile de répéter des prières, d’égrener un chapelet, de s’adonner aux austérités, de se plonger dans la dévotion, si l’on n’a pas compris le sens des mots (…)»

Ce monde est malade parce que son âme est malade

Et l’empoisonneuse contre-tradition s’est immiscée dans la scandaleuse brèche de l’oubli, à elle ainsi offerte. Elle n’a fait que rentrer par où on lui avait dit qu’elle pouvait passer…L’Apôtre Pierre se fait traiter de «Satan» (l’Ennemi) par Jésus pour n’avoir que les «pensées de la terre»; et Satan entre en lui…Il y a des siècles, il y a un jour…Et il ne s’agit pas de «morale», loin de là, mot qui a été dénaturé en vague «moralisme», mais d’erreur au sens spirituel et métaphysique. Pierre est l’âme qui se détourne de l’Esprit, personnifié par Jésus, en se tournant vers l’extérieur (le monde). A l’heure où d’aucuns parlent de «satanisme», à juste titre d’ailleurs et sans en connaître peut-être la racine et donc de n’avoir une compréhension globale de ce à quoi ils font référence; il ne nous a donc pas semblé inutile de rappeler ce qu’est le «satanisme»: où il commence. Le «satanisme» ne commence pas avec le viol, le meurtre, les tortures d’enfants et autres choses sordides…Non, ceci n’est que la malheureuse conséquence de cela, ce sont les forces contre-traditionnelles qui se déchaînent encore plus, parce qu’elles peuvent se déchaîner: le «luciferianisme» (mais aussi Icare, Prométhée, les Titans…) ne commence pas avec l’apparition du monde moderne, que nous datons du XIVème siècle.

Poser «satan» comme quelque chose d’«extérieur» à soi est une erreur, qui a pour but, entre autre, de se donner bonne conscience, car, ainsi que le dit Jésus «Il n’y a pas de péché, mais c’est vous qui faites exister le péché», ou dit autrement, les ténèbres n’existent pas par elles-mêmes, elles sont dûes à l’absence de lumière. Le lecteur doit bien comprendre ceci, les «pensées de la terre» deviennent «terre»…car la «terre» se façonne, on peut lui donner forme. C’est le sens incompris du fameux «la réalité dépasse la fiction» que l’«homme de la rue» répète sans en prendre conscience; la «fiction» a donc précédé la «réalité», la «fiction» s’«incarne» dans la «réalité»; et c’est pourquoi vous avez des films, des émissions etc, pour vous faire générer des «pensées», car à un moment, elles prendront forme et vie…Ceci est le rôle de la «télé»…

Faire référence au «satanisme» sans en avoir le sens abouti fatalement à un contre-sens aux conséquences bien plus dangereuses. Pour se débarrasser d’une mauvaise herbe, il faut prendre soin de bien enlever la racine, auquel cas, elle ne cessera de repousser encore plus vigoureusement…Corruptio optimi pessima.

«Car il viendra un temps où les hommes ne supporteront pas la saine doctrine; mais, ayant la démangeaison d’entendre des choses agréables, ils se donneront une foule de docteurs selon leurs propres désirs, détourneront l’oreille de la vérité et se tourneront vers les fables.» (Timothée 4:3)

L’homme de la Tradition ne se soucie pas de vouloir être en bonne santé ou pas, bien dans sa peau ou non, heureux ou non ou quoi que ce soit, il ne veut rien que ce que Dieu veut. Il ne cherche rien, ne veut rien acquérir d’extérieur (confort matériel, plaisir, bien-être, etc), il est tendu tout entier vers l’intériorité, le «seul bien essentiel». Nulle place alors dans cette intention (in-tendere-tendre vers l’intérieur) pour l’hypocrisie, l’ambition sous toute ses formes ou la vanité.

Cette «tension connaissante», qui n’est qu’un abandon réminiscent, implique nécessairement la confiance certaine et inhérente à ce dernier.

«Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa lumière, et tout le reste vous sera donné par surcroît», et encore «Le lendemain aura soin de ce qui le concerne.» Nous ajouterons que c’est automatique, le lecteur se demandera certainement pourquoi nous employons ce mot, le sens est ici: la déesse grecque du hasard s’appelait «Automatia». Le hasard, lui, «Automaton». C’est le principe des compensations. Dit autrement, il est dans la nature du Souverain Bien (Agathôn) de se communiquer, de rayonner librement. Une chose peut-elle se situer hors de l’Absolu-Infini? Peut-on poser quelque chose d’indépendant du Logos de Dieu? Y-a-t’il une chose aux confins de la Mâyâ qui ne dépende d’Atmâ?..Remonter à la Cause Première (et c’est certainement cela qui fait peur…), d’où il résulte que le hasard, entendu au sens d’«accident a-causal», n’a strictement aucun fondement, aucun sens, aucune réalité pour qui a le sens du Sacré. Mais, «on ne fait pas pleurer Margot avec de la métaphysique», comme le dit justement Henry Montaigu…non, effectivement, alors que la métaphysique aurait pu expliquer à Margot pourquoi elle pleure et ce que sont ses larmes…

«Les choses qui dépendent de la lumière de l’esprit ne peuvent se prouver à aucun homme que par la lumière qu’il a.»(Joseph Joubert)

Mortelle manie moderne qui veut des faits, des preuves concrètes, donc éphémères et illusoires, et surtout qui veut…

La bêtise arrogante et insolente qui insulte l’intelligence; l’ignorance qui insiste et exige, s’enfonçant toujours plus dans l’erreur durcissante et cassante. Pour «avoir» il ne faut point «vouloir», il faut «être». Etre certain, c’est avoir la certitude. Et les preuves sont là, partout, de tout temps…

L’Universelle Sagesse l’enseigne: «Qui n’a pas abandonné sa volonté n’a pas La Volonté ». L’âme détachée, le monde n’a plus prise sur elle, elle repose dans la Volonté Divine, enveloppée entre les mains de la Providence. Ainsi, cette belle tradition musulmane: «Celui qui Me cherche Me trouve. Celui qui Me trouve Me connaît. Celui qui Me connaît M’aime. Celui qui M’aime, Je L’aime. Celui que J’aime, Je le tue. Celui que Je tue, c’est Moi-même qui suis sa Rançon.»

De plus, nous ajouterons également, que l’homme de la Tradition se doit de tendre à être «fils de l’instant», en étant toujours présent à lui-même, attentif et concentré. Ce ne sont là pas que des mots «vides» car incompris, mais ceci est d’une importance et d’une réalité cruciales. La concentration est une notion fondamentale pour toute réalisation spirituelle, c’est l’«êkâgrya» du Yoga, c’est également la plus haute des cinq vertus taoïstes avec l’effacement, le détachement, le retour à la nature (le lecteur sait maintenant à quoi se réfère ce terme) et la non-intervention (non-agir). Le moment présent est tel le point indéfiniment multiplié dont la ligne est constituée. Il symbolise, sur le plan de la manifestation, l’Eternité; il y renvoie, il en est la «porte» par laquelle l’homme transcende le Temps, «Je suis la porte: celui qui entre par moi sera sauvé.»

Ces «Maintenants» que nous vivons, ces instants qui se renouvellent, sont comme les gouttes d’eau qui se déversent en abondance du Céleste Vase de l’Eternité, qui ne sait, dans son infinie Bonté, que déborder. Gouttes de Sagesse, généreux ruissellement lumineux pénétrant toute âme; divine goutte de réminiscence infusant la mer de l’oubli. Gouttes d’eau au goût de l’Au-Delà, marches du Ciel pour la montée de l’âme dans l’immobile mouvement rencontré. Âme, goûte l’instant dans la goutte.

Son corollaire, le silence révérenciel, lui, est la manifestation «non-manifestée» de la Paix, la Béatitude. Comment, dans ce contexte, l’homme qui a le sens du Sacré, peut-il penser à demain, au surlendemain et même aux «siècles des siècles», c’est à dire la perpétuité? Il n’en a cure. Il sait que son esprit est de toute Eternité, «aliquid increatum et increabile». Il ne se projette donc pas dans le Devenir illusoire; pour lui, qu’y-a-t-il à projeter? Il ne s’occupe de rien, ne fait rien, il a accompli son Destin et est confiant. Il est Un, s’il est Un, il est en Paix avec Tout en Tout, dans le Maintenant. Et c’est la raison d’être de cette manipulation mentale de haute intensité qui consiste à vous faire penser à votre satanée retraite, c’est à dire à demain...dans dix, vingt, cinquante ans(!)…«Surtout pensez-y!!», et l’homme courre (il aime ça, en plus il fait du «sport», il ferait mieux de chercher la racine de ce mot), il se projette, «que sera-t-il demain?» et «qu’aura-t-il?». La contre-tradition se fiche comme de son premier mensonge d’équilibrer le «régime des retraites» ou quoi que ce soit d’autre, elle veut faire «sortir» l’homme dehors, qu’il pense à demain. Et les chères têtes blondes se sentent concernées. Eh oui, on veut faire comme les «grands»: «jeunes-vieux» dans un monde de «vieux-jeunes». Mortelle manie moderne.

Avoir le sens du Sacré, c’est savoir que «Brahma est la Réalité, le monde l’apparence», mais aussi que «l’âme n’est autre que Brahma»; c’est savoir que la Création est l’Absolu, Transcendant et Immanent, qui manifeste, sans se manifester, son infinie Possibilité. C’est le Jeu Divin (Lîlâ), l’Un qui se rend multiple tout en restant Un. «J’étais un trésor caché et Je voulais être connu, donc J’ai crée le monde afin d’être connu par lui»

Le monde est un reflet de l’Absolu-Un pour l’homme de la Tradition, qui est donc certain que chaque vérité, chaque bien, chaque beauté et chaque joie ne sont que des reflets fragmentaires de l’Absolu. «Tout est bien qui est.» (Maître Eckhart).

Ou tout du moins, c’est ce qu’il doit tendre à réaliser et «à l’impossible nul n’est tenu», et «rien de nouveau sous le soleil» nous enseigne la Bible.

A ceux qui nous opposeront un «Nous ne croyons pas en Dieu mais en l’homme!», nous répondrons ceci: «Vaste programme et bon courage…», dans un premier temps; puis dans un second, nous ajouterons «que cela est strictement essentiellement identique, que le malentendu se situe ici: nier l’un c’est nier l’autre, croire en l’autre c’est croire en l’un»; et enfin, dans un dernier temps, nous leur demanderons ceci: «Quel langage allez-vous donc parler, Ô hommes nouveaux? Puisque celui que vous utilisez quotidiennement renvoie inévitablement à des réalités que vous prétendez nier. Et il n’y a pas jusqu’à un seul de vos gestes qui n’y renvoie également…Quels gestes allez-vous donc inventer, Ô hommes libres? Continuerez-vous de respirer, Ô hommes sages?»

A l’heure où la grande majorité des gens n’ont comme seule et unique préoccupation que de remplir leur ventre et point nourrir leur âme, arrêtons-nous donc un instant sur le caractère Sacré de l’alimentation. Le corps reproduit analogiquement à son niveau et nécessairement, ce processus d’unification qui est la raison d’être de l’âme: identification par la Connaissance (non des choses extérieures, mais des réalités intérieures, «archétypales» ou «essentielles» dont les multiples phénomènes extérieurs ne sont que les projections concrètes, c’est la Connaissance en-soi).

L’absorption d’un aliment a toujours été un acte rituel, un acte symbolique en soi (le rite étant un symbole «agi»), pouvant et devant servir de support à la Contemplation; donc un acte hautement qualitatif. Ceci, encore une fois, est unanime à toutes les religions et traditions de l’humanité. Ce rite est sacré parce que son «modèle» qui est la nourriture de l’âme, l’assimilation de la Sagesse contemplative, l’est. En nourrissant son corps, ce n’est pas principalement lui qui est «nourrit» mais son âme, par l’acte symbolique lui-même, support de contemplation. La nutrition est assimilation, l’homme réduit la nourriture en la mâchant puis en la digérant, il la «néantise» en la transformant, il brise la forme; d’une certaine façon il rend «immatériel» le «matériel», «incrée» le «crée». Par cette opération il libère la «vertu» de l’aliment, sa «puissance», son «être» propre qui a donné «forme et vie» à ce dernier; ainsi il se l’unit à lui de façon plus essentielle. C’est exactement, à son niveau encore une fois, c’est à dire à un degré inférieur en ce qui concerne le corps, analogiquement la vocation de l’âme: réaliser, par l’intériorité connaissante unitive ou l’«intuitio intellectualis», la «non-réalité» des choses extérieures.

Le rituel de la restauration, et puisqu’il en est un, comporte la prononciation de paroles à l’égard de la nourriture (action de grâces et bénédiction par exemple mais le sens est universel, que l’on songe aux mantras de la tradition hindoue), dont la signification est ici: il s’agit de rendre pur ce qui est «impur», rendre «vrai», «réel» ce qui ne l’est pas en soi, seul l’Esprit l’est et donc c’est Lui qui prête vie et «réalité». La parole est souffle dont le rythme est donné par le coeur, on inspire (retour à l’Esprit, au Non-Manifesté) et lorsqu’on inspire on ne peut parler; la parole est manifestée, prononcée, lors de l’expiration qui porte les mots en rythme; l’Esprit se manifeste par la parole (le verbe) lors de son «expir» et insuffle donc la vie. C’est le Verbe qui est Vérité et Vie qui rend ainsi «vraies» les différentes vérités relatives, car créées, symbolisées ici par les aliments, et ainsi qui les unit à Lui. «Le Verbe fait chair».

Ce Verbe, qui est Vérité, Vie et Voie, dont le V est un Vase et dont le Mystère est qu’Il est Vide.

Nous invitons le lecteur à prêter particulièrement attention à ce qui va suivre et qui est capital pour la compréhension de ce mystère, et nous employons ce mot à dessein (voir à cet égard les religions à mystères de l’antiquité où le repas sacré constituait le rituel principal de l’Initiation), oui, ce mystère que constitue le repas.

Tout rite est un Sacrifice (sacri-facere-rendre sacré) et nous avons vu ailleurs que tout Sacrifice est en fait le Sacrifice de l’homme, du «moi». Ce rite de purification ne concerne pas la purification des aliments directement, mais l’homme, c’est l’être qui est purifié par le rite, d’où «tout est pur pour celui qui est pur» (le plus comprenant le moins, «tout tend à être pur pour celui qui tend à l’être»). La purification est donc intérieure et ne peut que l’être, puis elle se manifeste à l’extérieur, l’être purifié intérieurement fait «participer» l’aliment à sa pureté, l’aliment est alors con-sacré. Ou il serait encore plus juste de dire que l’aliment du coup «disparaît», il n’est plus en tant qu’«autre que soi», «étranger» à soi, il n’y a plus rien «hors de» soi, il est alors absorbé: l’aliment fait un avec le corps, comme l’âme avec l’Esprit, «non pas seulement unis à lui, mais une unité pure et simple» (Eckhart).

Le lecteur doit comprendre la signification hautement spirituelle de cet acte pourtant quotidien.

Et cette purification se manifeste, comme nous l’avons vu, par le souffle qui est en même temps parole sacrée, car émanant de la bouche de l’être purifié par le «souvenir de Dieu». «Ce dont le coeur est plein déborde dans la bouche» dit le Christ, et encore Salomon «le travail de l’homme est dans sa bouche» car «la bouche de l’homme parle de ce qui lui est le plus intérieur»(Maître Eckhart)

L’homme ayant le sens du Sacré remercie le Dieu Créateur de toute chose pour ce qui lui a été donné d’avoir dans son assiette (mot qui renvoie à la notion d’équilibre et d’harmonie), il Lui rend grâces; et ce rituel tout simple, enfantin et Dieu aime les enfants (c’est à dire ceux qui se rendent petits, pauvres en esprit), aujourd’hui moqué, est à lui seul une purification…

Nous pouvons dire également ceci: le Principe, Dieu, dans sa fonction de Création, se manifeste de façon centrifuge (du centre vers la périphérie), il en va de même de l’âme lorsqu’elle crée, se «manifeste» extérieurement, ainsi de la conception traditionnelle de l’Art (qui est contemplation des «idées» principielles réfléchies dans le mental et projection de celles-ci dans la matière de l’oeuvre). Le corps, lui, comme «au bout de la relativité», lorsqu’il se nourrit ramène de façon centripète les choses, de l’extérieur vers l’intérieur dans ce processus de réintégration complémentaire à celui de toute manifestation. C’est le symbolisme cosmologique de la double spirale. Et il ne peut en être autrement, rien ne se situant en dehors du «Tout». Tout dans la Manifestation renvoie à l’Unité. Et c’est aussi la raison pour laquelle le repas doit se prendre lentement, cette phase de retour à Dieu, Principe de toute chose, doit faire appréhender l’Eternité du Banquet Céleste, à Sa Table. Festina Lente.

Ayant compris et accompli cela, l’homme devient «Roi», c’est le sens du vocabulaire employé: on se «restaure», c’est un «régal»…Il est Roi car il a recouvré sa «Totalité», sa «Plénitude», son «état primordial» où il est «par lui-même», «autonome»; cette «Totalité» est synonyme de Paix, il est en repos car il est repu après un repas au cours duquel il mène les aliments en son palais, l’intérieur de sa bouche, où ceux-ci révèlent alors les saveurs en eux cachées. L’intérieur se révèle à l’intérieur; à sens subtil processus subtil.

Et nous allons voir à quel point ceci est plus que subtil, divin. Dans la bouche se trouvent les papilles («papilla»-mamelon-saillie), ces «petits monts» sont de forme conique et ceci renvoie au symbolisme de la montagne, du Pôle. L’être humain possède des papilles en trois endroits éminemment symboliques: les mamelles, la bouche (sur la langue), les yeux (papille optique). Il y a de grandes analogies entre ces trois parties du corps, comme nous allons le voir: la poitrine est au centre de l’homme, le coeur, symbole de l’Intellect, on parle de l’oeil du coeur (tourner son regard à l’intérieur), les «yeux de l’âme», les yeux perçoivent la lumière extérieure instantanément comme le coeur la Lumière de l’intuition intellectuelle en l’Eternité. «Le Beau se trouve surtout dans la vue» dit Plotin, comme le Vrai se trouve en l’Esprit-Intellect. Les yeux, même si certains le sont plus que d’autres, comme la bouche (le verbe) ont une forme similaire, ils sont en amande. Ce symbole de l’amande renvoie inévitablement à la lumière, l’amande est «nux» en latin et la lumière «lux» et en hébreu amande et lumière sont désignés par un seul mot, «luz», au sens multiples et complémentaires: amande, lumière de Gloire (en Italie, l’auréole se dit « mandorl»), noyau immortel, lieu caché (caverne, grotte). L’amande représente la Divinité cachée au fond du coeur, la Présence divine Eternelle, qui se révèle dans la Contemplation, elle représente le passage à un autre état, la naissance spirituelle: dans la mythologie grecque, Atys fût conçu par sa mère qui était vierge en plaçant une amande en son sein, c’est à dire son coeur.

«Contemplons de nouveau l’amande, car l’amande offerte en pleine lumière est le mystère de la lumière. Manifestant l’union trinitaire, elle offre trois parts: l’huile sainte, la lumière et la nourriture.(…) La divinité est cachée par la chair et la suavité du Christ est représentée par le noyau. Le Christ est la lumière des aveugles,(…)»(Adam de Saint-Victor)

«Lumière des aveugles», c’est à dire de ceux qui sont «morts au monde», détachés des liens de la terre.

Il est très important de noter maintenant que ces papilles à l’intérieur de la bouche sont de deux formes, ce qui est très intéressant, elles sont soit «caliciformes» (en forme de calice) soit «fongiformes», en forme de champignon. Remarquons encore que celui-ci est un symbole de régénération, il représente la vie éternelle dans de nombreuses traditions; Persée, assoiffé, se désaltéra avec de l’eau recueillie dans le chapeau d’un champignon et à cet endroit, il fonda «Mycènes» et ceci est la raison pour laquelle le champignon est également «porteur de mort» (d’où «fungus»), il faut entendre ici la «mort du «moi».

Et pour terminer, ce qui en magnifie le symbolisme, nous ajouterons qu’un calice a une forme concave, le chapeau d’un champignon lui, convexe, les deux réunis donnent l’image du cercle, la perfection de l’Un. L’homme par la sagesse recueillie dans le Vase atteint l’Eternité. Le livre de la nature est un livre merveilleux qui ne demande qu’à être lu, l’aimer pour ses seules belles lettres en fait un livre mortel, la lettre tue; maispar une lecture intérieure et cardiaque, il livre et révèle son mystère, l’esprit vivifie, en rendant à Dieu ce qui lui appartient.

Nous avons évoqué le chiffre 3 (coeur, bouche, yeux), le 3 est le 2+1, le 2 (la division) est réunie dans le 3 par l’Un, le 3 est l’Un. L’Un ne multiplie ni ne divise, ne se multiplie ni ne se divise.

Dans cette perspective traditionnelle de géographie sacrée du corps, il faut aussi noter que, dans ce «ternaire lumineux», la bouche occupe la position centrale, se situant entre les yeux en haut et le coeur en bas. Le coeur symbolise l’Absolu-Non-Etre (il ne se voit pas mais il est source de vie); la bouche symbolise l’Etre qui par le souffle manifeste le Non-Etre et nomme les choses (le verbe); les yeux déjà au nombre de 2, quant à eux symbolisent la Manifestation, multiple car divisée. Le Verbe, le Fils-l’Etre, est entre le Père (coeur), l’Absolu-le Non-Etre, et la Création-Mâyâ (les yeux qui voient la manifestation et projettent l’âme au-dehors, d’où l’expression «tu me sors par les yeux», par exemple.)

Et pour conclure cette interdépendance coeur-bouche-yeux, nous dirons encore ceci: le coeur, symbole de la Connaissance est donc également celui de l’Amour; l’Amour émane du coeur, il se transmet alors par la bouche qui est le lieu du baiser et pendant cet acte, les yeux se ferment naturellement. Ceci est éminemment symbolique et signifie que l’âme (les yeux, le «moi») infusée par l’Amour-Connaissance, porté par le souffle de l’Esprit venant du coeur et rythmé par lui, s’éteint au monde. S’éteindre au monde signifiant être aveugle à la Manifestation vécue, perçue en tant qu’autre que Soi: et cela se manifeste extérieurement par le baiser qui est union avec l’autre réuni alors, les deux ne font plus qu’un, il n’y a pas d’«autre» alors en cet instant. C’est là le sens profond du «L’Amour est aveugle», tant prononcé aujourd’hui. Et les yeux se ferment lors de tout ravissement (orgasme sexuel, joie profonde…).

Et il y a encore tant d’analogies à rapporter entre le bouche et les yeux, notamment avec la notion de «goût». Nous ne développerons pas plus, mais il y a tant de choses à dire.

«Et je vous assure, j’essaie toujours de dire le maximum de ce que je puis légitimement dire, et, je vous assure, c’est bien peu.»(René Daumal)

Oui, tout est symbolique, parce que tout est symbole, renvoyant nécessairement à des réalités intérieures, donc supérieures, premières car ultimes, hautes parce que profondes. Et, encore une fois, que seule une lecture intérieure permet de saisir. «Il y a une oeuvre intérieure que ne peut enfermer et limiter temps ni lieu.»(Maître Eckhart)

Et le corps manifeste extérieurement cette paix en faisant une sieste, qui est analogiquement, comme la Paix de l’âme ayant recouvré sa vraie nature indivise, Une donc Totale. On parle aussi de «satiété», de la racine sanscrite «sat» qui signifie «être», «réalité», comme dans le ternaire védantin «Sat» «Chit» «Ananda»: Etre, Conscience, Béatitude.

Tout ce vocabulaire renvoie initialement au domaine spirituel, dont tout découle hiérarchiquement, et vers lequel tout retourne naturellement.

Afin d’être le plus complet possible, ce qui n’est point chose aisée tant le sujet est vaste, il faut préciser que ce n’est pas l’aliment, en tant que tel, qui est sacré, mais la «réalité», la «qualité», l’«essence» à laquelle il renvoie aussi bien analogiquement que symboliquement. Pour l’homme de la Tradition, l’intelligible se reflète dans le sensible, car il sait que la Nature est le reflet de l’Absolu qui l’a crée.

Nous ne nous livrerons pas à un inventaire, ce qui serait par trop long dans le cadre de cet article, mais il en est ainsi du vin (liquide igné qui renvoie à la chaleur du sang, le vin de l’«ivresse spirituelle» dont on ne voit que trop la parodie décadente aujourd’hui), du miel (source de vie et d’immortalité) qui mélangé au lait, était connu sous le nom de «melikraton» dans les mystères grecs. Le lait, aliment primordial, est le «breuvage sacré», lui aussi procurant l’immortalité. Que l’on songe au Grand Lait de l’Océan du Vêda, mais aussi à la «Voie Lactée» assimilée au Paradis, à la «lactation mystique»: l’allaitement spirituel qui nourrit les âmes, «lacte verbi», le lait de la Parole; et encore l’expression «frère de lait» qui est hautement spirituelle, par la symbolique de l’allaitement, et par la filiation divine effective à laquelle elle renvoie, comme le note remarquablement le Cardinal Nicolas de Cusa: «La filiation est la disparition de l’altérité et de la diversité et la résolution de toutes choses dans l’Un, laquelle est également la transfusion de l’Un en toutes choses.»

Ajoutons encore que l’allaitement se réfère à la notion de centralité, la poitrine étant au centre de l’être humain. Le lait vient du coeur comme la Sagesse, ce qui en magnifie le symbolisme.

«Ils boivent mon lait saint et ils en vivent.» (Odes de Salomon)

L’homme ne se nourrit pas pour vivre, il se nourrit pour «apprendre à mourir» si le lecteur veut bien nous comprendre. Il se nourrit de la «Parole de Dieu», ceux qui la «gardent, vivent». S’il se nourrit, comme nous l’avons montré, c’est uniquement pour s’élever spirituellement, sa vocation première. Il assure sa subsistance normalement; «le reste vous sera donné par surcroît», Dieu sait mieux que quiconque ce qu’il nous faut pour vivre, et Il est généreux; faisons-Lui confiance, Il ne sait que donner, l’homme de la Tradition le sait, il en est certain: Dieu n’abandonne pas ceux qui s’abandonnent. On pourra nous objecter qu’il faut bien manger pour vivre, certes, mais sans excès ni avidité, et il ne faut surtout pas s’en soucier…

«Que de choses dont je n’ai pas besoin!» s’écria Socrate traversant le marché d’Athènes, que dirait-il aujourd’hui?

Le lecteur peut aisément, ou tout du moins c’est ce que nous souhaitons après ce que nous venons d’exposer, saisir le pourquoi de toutes ces émissions (sans parler de la publicité étouffante et surabondante…) sur la «bouffe», car on ne se restaure plus, on «bouffe» et vite en plus, et même debout (!) ou encore en marchant (!!)…Cela nous fait penser à la parole du Prophète de l’Islam à propos des derniers temps: «Celui qui sera assis vaudra mieux que celui qui sera debout; celui qui sera debout vaudra mieux que celui qui marchera; celui qui marchera vaudra mieux que celui qui courra. Celui qui voudra les voir sera emporté par eux.» (Bukhârî)

Magnifique parole aux sens multiples…

On ne fait plus la cuisine, «on fait la bouffe». On va toujours au restaurant, et c’est étrange d’ailleurs…«boufforant» eût été plus logique.

La moderne contre-tradition ne se soucie pas de ce que les corps soient mal-nourris, gros, difformes, ça n’est qu’une conséquence logique, elle veut que les âmes soient «obèses», lourdes, surchargées, avides et cupides, tournées continuellement vers l’extérieur; et il faut malheureusement admettre qu’elle ne s’en sort pas trop mal. Mortelle manie moderne…

«Prenez garde à vous de peur que vos coeurs ne s’alourdissent dans la crapulerie et l’orgie, et les soucis de la vie.»(Saint Luc)

Quel est le message envoyé par ces forces sataniques à travers cet enchaînement de l’âme aux pensées de la terre et particulièrement la satisfaction de ses délirants appétits du «ventre»?

Le sens, comme pernicieusement caché, est ici: l’homme est fait pour la Paix, la Béatitude Eternelle, comme nous l’avons vu et il y aspire ardemment, car c’est sa nature essentielle qu’il n’a jamais cessé d’être mais qu’il a oublié; le seul «repos», si fragile et illusoire, que la contre-tradition ne fait qu’envisager pour l’homme d’aujourd’hui est celui qui découle de ce phénomène de plénitude du corps suite à l’ingestion, aujourd’hui par trop chaotique, d’aliments: «Je suis plein»-«je suis rempli» sont les expressions favorites signifiant un «je suis bien». Cela est très perfide, comme on peut s’en rendre compte, car sans évacuer cette notion de «repos» que le corps ne peut qu’éprouver, elle la retourne à son profit: c’est là, la seule et unique «paix» imposée à l’homme-esclave et qui pourrait être transcrite par: «Vous pouvez être heureux, la preuve! Et nous, nous vous la donnons! Là est la paix, la seule, votre paix est là! Mangez!»…«Paix de vendus!» aurait dit le poête (René Daumal), et pour rimer avec lui, nous ajouterons «Paix de ventrus!».

Parodie diabolique du Christique message, «Je vous laisse la Paix, Je vous donne Ma Paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne.»

Très significatifs également sont les «grands-messes» télévisées: les journaux du treize et du vingt heures. A l’heure du repas, cela ne fût pas anodin, le hasard n’existe pas, il est intéressant de remarquer que 13=1+3=4; 20=2+0=2; 4+2=6; le sénaire est le chiffre de la Création -les 6 jours de la Genèse, les 6 règles de l’Art («ars» radical «ar», souffler, insuffler vie d’où «arare» labourer) hindou, chinois, où antique (énoncées par Vitruve).-

Parodie de «création», «contre-création» qui fait des «contre-actualités». L’homme pourrait se recentrer un peu, que non, on va gaver son mental encore plus, en s’adressant toujours plus à son extériorité. «Le Monde vous parle!», vous êtes priés de l’écouter. On superpose une extériorité à une autre encore plus éloignante et délétère, l’entraînant dans l’univers de la machine déshumanisante et broyante. Il perçoit la «réalité», de plus, mais c’est secondaire, celle mensongère qu’on veut bien lui montrer et lui expliquer, car la machine explique, la «machine à images», la machine qui pense et qui parle, la machine qui montre et décrypte la «sacro-sainte» actualité derrière laquelle tout le monde courre comme des chiens tenus en laisses derrière leurs maîtres, et les colliers sont de fer. Car on a même appelé ça les «actualités»…Il n’y a rien de plus anti-actuel par nature. Etre ac-tuel c’est être présent, c’est à dire ac-tif au sens propre, on fait «acte de présence», on «est» là; cela concerne l’être dans son entiereté: ac-tualiser c’est réaliser cet état de présence à soi et en soi. Ici, il n’y a que pass-ivité car l’être est soumis aux pass-ions, il sort de lui; il ne s’agit pas d’«actualité» mais de «contre-actualité» par nature, et quel que soit le contenu: utiles feux et contre-feux, tels des feux de poubelles allumés pour aller voir ce qui se passe à la fenêtre. Il gobe les «informations» déformantes comme il gobe sa nourriture, il réagit comme un animal aux stimuli qu’on lui envoie…d’écrans en écrans, de voiles en voiles…Ame congelée qui mange des surgelés…Mortelle manie moderne.

«Ce sont les plus bas instincts qui stimulent les hommes du Kali-Yuga.»(Linga Purana-Nous conseillons au lecteur la lecture de ces ouvrages, tant la description de notre monde moderne est d’une justesse sidérante)

Il y a longtemps qu’avec les perles qu’on leur avait jetées, les pourceaux s’en sont faits des colliers qu’ils exhibent niaisement, en cette étrange foire, autour de leurs cous suintants en grouinant «Je suis!», leurs âmes sont de suie…Les porcs ont grossi, les perles sont demeurées intactes…Vincit Omnia Veritas.

En guise de conclusion, nous aimerions terminer par quelques vers d’un auteur trop méconnu et auquel nous avons emprunté quelques citations qui parsèment notre texte, comme un hommage à lui rendu ici. Auteur auquel nous ne pouvons que renvoyer le lecteur, notamment à travers son triptyque: «René Guénon ou la mise en demeure»-«Culture d’Apocalypse»-«Le Prince d’Aquitaine». Cet auteur est Henry Montaigu. Poète à ses heures bienheureuses en ce monde où la poésie, langue des dieux, a déserté la terre pour retourner au ciel, son lieu d’Origine. Artificier de la Tradition, «canardeur» dont les boulets sont faits de «cette Science qui n’est pas la nôtre», et dont le sens de la formule fait mouche, maniant l’épée du verbe avec grâce: épéiste-essayiste.

Et ces vers sévères ne nous ont jamais quitté,

Poésie à l’immortelle vérité.

Vers, devant lesquels l’âme est nue,

Par l’évocation fidèle du secret toujours su.

Et c’est la main parcourue de frissons,

Par ce fond des mots, les mots de ce fond,

qu’au lecteur ici, maintenant, nous livrons

L’encre que tu as jeté en cette mer de pages,

et qu’il lève l’ancre pour l’intérieur voyage.

Paix sur toi l’âmi, frère d’Intention.

«Si j’ai mal parlé que l’on ne m’en veuille,

Si j’ai trop parlé qu’on me soit clément:

Face Dieu que quand sèchera la feuille

S’écrive «ci-gît qui jamais ne ment».

Face Dieu qu’ici le secret je garde

En le dévoilant tant que je le puis,

Et servir un peu le feu qui me arde

De lanterne sourde en ce temps de nuit.»

Henry Montaigu-«René Guénon ou la mise en demeure»

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